Le raisonnement qui suit s'appuie sur des mécanismes physiologiques précis, pas sur l'idée générale et contestée d'un appauvrissement global des sols. Cinq situations cliniquement documentées justifient un recours à la supplémentation, indépendamment de la qualité de l'alimentation.
Ce qu'il faut écarter d'emblée : l'argument du « sol appauvri »
L'étude la plus citée pour justifier la supplémentation systématique est celle de Davis, Epp et Riordan (2004), qui a comparé les données USDA de composition de 43 légumes entre 1950 et 1999. Les résultats réels sont plus nuancés que ce qui circule : sur 13 nutriments étudiés, seuls 6 ont montré un déclin jugé fiable par les auteurs (protéines, calcium, phosphore, fer, riboflavine et vitamine C), avec des baisses allant de 6 % à 38 %. Les auteurs eux-mêmes attribuent ce déclin non à un appauvrissement des sols mais à la sélection variétale privilégiant le rendement au détriment de la densité nutritionnelle.
Cette interprétation a depuis été contestée méthodologiquement. Les fourchettes de composition minérale au sein d'une même denrée sont si larges que les comparaisons sur 50 ans comportent une incertitude considérable. D'autres auteurs ont conclu, à partir des mêmes données, qu'il n'y avait pas de perte réelle dans l'équilibre minéral des cultures.
Conclusion utile pour la pratique : l'argument « les fruits et légumes d'aujourd'hui sont vides » n'est pas la justification la plus solide de la supplémentation. Il existe des raisons bien mieux établies.
Les mécanismes physiologiques qui justifient réellement une supplémentation
Une synthèse endogène qui dépend de facteurs non alimentaires — vitamine D
Jusqu'à 90 % de l'apport en vitamine D provient normalement de la synthèse cutanée sous rayonnement UVB, et non de l'alimentation, structurellement pauvre en cette vitamine. Or cette synthèse dépend de facteurs indépendants du contenu de l'assiette :
- · La latitude : au-delà de ±40° de latitude, le rayonnement UVB efficace est insuffisant une partie de l'année pour permettre toute synthèse cutanée.
- · Le phototype : une personne de phototype Fitzpatrick V a besoin d'environ 25 min d'exposition quotidienne au zénith en été pour atteindre un statut suffisant, contre une exposition nettement plus courte pour une peau claire.
- · L'âge et la masse grasse : la capacité de synthèse cutanée diminue chez les personnes âgées et les personnes obèses.
Ce n'est pas la qualité de l'alimentation qui est en cause, mais l'impossibilité structurelle de couvrir les besoins par la seule diète.
Un défaut d'absorption qui rend l'apport alimentaire non pertinent — vitamine B12
Jusqu'à 30 % des adultes de plus de 51 ans présentent une gastrite atrophique avec réduction de la sécrétion d'acide gastrique, nécessaire au clivage de la B12 liée aux protéines alimentaires. Entre 5 et 15 % des adultes présentent une carence en B12, dont l'installation progressive rend le problème principal l'altération de l'absorption plutôt qu'un apport insuffisant.
Dans ce contexte, augmenter la consommation d'aliments riches en B12 ne corrige pas le problème sous-jacent. C'est la forme et la dose de l'apport (supplémentation à haute dose contournant la dépendance au facteur intrinsèque, ou voie parentérale) qui permettent la correction.
Des besoins accrus ou une biodisponibilité réduite par le régime — végétalisme
Les régimes végétaliens exposent à des besoins de supplémentation non pas parce que l'alimentation est insuffisante en volume, mais parce que certains nutriments sont structurellement absents ou peu biodisponibles sous forme végétale : la vitamine B12 n'existe pratiquement que dans les produits animaux, et les apports en vitamine D, oméga-3 à longue chaîne, fer, zinc, calcium et iode sont également concernés.
Une malnutrition établie où l'appétit lui-même est compromis
Chez les personnes âgées en état de malnutrition, un essai randomisé récent a comparé des conseils diététiques seuls à des conseils associés à des compléments nutritionnels oraux (CNO). Les CNO ont amélioré les apports totaux en nutriments et permis d'atteindre davantage de valeurs de référence, sans réduire les apports provenant de l'alimentation elle-même.
Ce point est cliniquement important : une carence en plusieurs vitamines et oligo-éléments peut elle-même réduire l'appétit, créant un cercle qu'une intervention nutritionnelle seule ne suffit pas toujours à rompre.
Des situations physiologiques à besoins majorés — fertilité et grossesse
Une revue parapluie récente portant sur l'infertilité féminine a montré, à partir de méta-analyses de haut niveau de preuve, que la supplémentation en micronutriments et antioxydants multiples augmentait le taux de naissances vivantes chez les femmes suivant un parcours de PMA ou cherchant à concevoir spontanément, comparé au placebo.
Note : le niveau de certitude de cette preuve reste qualifié de très faible par les auteurs, ce qui appelle à la prudence dans l'interprétation.
Ce que ces cas ont en commun
Aucun de ces exemples ne repose sur l'idée que « la nourriture moderne est vide ». Chacun repose sur un mécanisme physiologique précis et documenté :
Une voie de synthèse qui ne dépend pas (ou peu) de l'alimentation (vitamine D).
Un défaut d'absorption qui rend l'apport alimentaire inopérant, quelle que soit sa quantité (B12 et gastrite atrophique).
Une absence structurelle du nutriment dans certains régimes (végétalisme et B12).
Un état où l'apport alimentaire seul est insuffisant pour couvrir les besoins ou restaurer l'appétit (malnutrition du sujet âgé).
Des besoins physiologiquement majorés dans certaines fenêtres (fertilité).
Ce qu'il faut retenir
C'est la logique du mécanisme identifié, de la population concernée et du biomarqueur objectivé si possible qui distingue une supplémentation cliniquement fondée d'une supplémentation par défaut, appliquée sans que ces critères soient vérifiés.
Références
- Davis DR, Epp MD, Riordan HD. Changes in USDA Food Composition Data for 43 Garden Crops, 1950 to 1999. Journal of the American College of Nutrition, 2004.
- Holick MF. Vitamin D deficiency: a global perspective. Nutrition Reviews, 2008.
- Allen LH. How common is vitamin B-12 deficiency? American Journal of Clinical Nutrition, 2009.
- Bourre JM. Effects of nutrients (in food) on the structure and function of the nervous system. Journal of Nutrition Health and Aging, 2006.
- Showell MG et al. Antioxidants for female subfertility. Cochrane Database of Systematic Reviews, 2020.
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